« L’enfer au paradis »
Histoire et patrimoine
de l’usine de dynamite de Paulilles
1870-1984 (suite)

III - Diversification et modernisation (1919-1971)

1. Productions et impact économique

Anse de Paulilles. Vue partielle du site industriel vers 1930
(Col. Corriu-Malé-Cons. du littoral).

A l’orée du XXe siècle, l’usine de Paulilles est suffisamment puissante pour affronter une série d’événements  négatifs: scandale de Panama (1890), décès de Barbe et de Nobel (1890 et 1896), catastrophe de Courrières (1906). Après la réorientation de la production suivant la fin de la guerre, celle-ci s’élève à environ 85 tonnes par mois, pour une population d’environ 300 ouvriers1. La découverte de nouveaux explosifs par des sociétés concurrentes semble avoir peu d’incidence sur les ventes de dynamite2. Malgré la crise, l’usine produit au cours des années 1930, plus de 100 tonnes par mois (soit un peu plus de 3 tonnes par jour) et cette situation favorable se poursuit jusqu’à la seconde Guerre mondiale. L’expansion de l’entreprise passe alors par une diversification de la production. A compter de 1916, la société exploite en complément du matériel de sécurité destiné au secteur minier, en particulier des exploseurs électriques agréés par le ministère des travaux publics. Initialement fabriqués par la société américaine Du Pont de Nemours (1916), déjà principal fournisseur en coton azotique, ceux-ci sont ensuite relayés par des modèles plus puissants (1927 et 1932)3.

Dans l’intervalle, l’accroissement de la productivité a été rendu possible par la mécanisation du pétrissage de la dynamite (1924)4 ; les explosifs additionnés de dinitroglycol sont par ailleurs autorisés en 1927, permettant une double fabrication de produits ordinaires et antigel5. Au cours de la seconde Guerre mondiale, l’usine poursuit ses activités sous occupation allemande, avec un volume de personnel inférieur à celui du temps de paix. Malgré les risques, une production clandestine sert alors aux activités de la Résistance, comme l’attestent les actions du maquis pyrénéen6. Epargnée par les bombardements, l’usine atteint une phase de maturité dans les années 1950-1960, où l’encartouchage est désormais automatisé7.

L’évolution technique s’accompagne d’une diminution du volume de main-d’œuvre. Au temps de sa plus grande extension d’après-guerre, l’usine de Paulilles compte 190 ouvriers, pour une fabrication culminant par contre à 20 tonnes par jour. Ses productions principales sont le nitroglycéroglycol, les explosifs anti-grisouteux pour mines, et surtout les dynamites gommes pour travaux publics. Celles-ci sont employées dans la construction des grands barrages tels ceux des Alpes, des ports dont le complexe de Fos-sur-Mer ou de l’autoroute du Perthus, unissant la France à l’Espagne, nécessitant 500 kg de dynamite par jour. En Algérie sont en particulier utilisées des cartouches spéciales pour explosions sismiques, en vue de recherches pétrolières8.

2. Concentrations de la Société Générale

Dans le même temps, la Société Générale procède à de vastes concentrations de capitaux. Après l’organisation en 1914 d’une société d’explosifs cheddites, elle opère, sous l’égide de la Société Centrale, un rapprochement en direction des sociétés de matière plastique. La production de cette matière, dont l’essor est sensible dans la première moitié du XXe siècle, est voisine de celle des explosifs. A l’issue d’une fusion avec la Société Industrielle des Matières Plastiques, la Société Générale devient ainsi Société Nobel Française (1927). La présidence de cette société au capital de 21 millions de francs est alors confiée à Paul Clémenceau, frère de Georges Clémenceau9. L’expansion de cette nouvelle société atteint son apogée en 1956, celle-ci possédant alors la majorité des parts dans trois grandes sociétés françaises : la Société Générale d'Explosifs Cheddite, la Société Plastella (objets en plastique) et la Société Rey Frères (équipement minier, à Nîmes). Son capital se monte alors à 380 millions de francs10.

Action de la Société Nobel-Bozel (Col. P.-Y. Melmoux)

Après une incursion dans les secteurs de la peinture et des panneaux de fibres11, suivant le mouvement impulsé par la Société Centrale de fondation d’un département chimie (1948) puis d’une filiation avec le groupe d’électrométallurgie Bozel Maletra (1955), Nobel Française opère une fusion avec ce dernier groupe, pour former Nobel Bozel (1957)12. En dernier lieu la société devient, au début des années 1960, une importante holding industrielle et financière au capital de 3 milliards 383 millions de francs, contrôlant 18 usines importantes en France, Algérie et Tunisie, dans cinq branches essentielles des affaires, représentant autant de marchés différents13. Au sein de cette nébuleuse, l’existence de Paulilles n’apparaît pas menacée, si ce n’est par les risques matériels et humains liés à une modernisation accélérée.

3. Impact politique et social

Au courant des années 1920-1930, la puissance de la Société et de l’unité de production de Paulilles attire toujours des hommes d’affaires proches du pouvoir politique. Tel est le cas de Paul Clémenceau, frère de Georges Clémenceau, ingénieur, homme d’affaires et parlementaire. Directeur de la Société centrale de dynamite, administrateur de la Société pour les fabrications des munitions de guerre, des Forges de Châtillon-Commentry, ingénieur-conseil au Creusot, président de la Société de Paulilles dans les années 1930, il apparaît alors comme l’un des 200 Français les plus riches de son temps14. Par opposition, l’organisation syndicale cégétiste se renforce sur le terrain au cours de cette période. Suivent la naissance d’un syndicat ouvrier conservateur avant la seconde Guerre mondiale, puis les organisations FO et CFTC après guerre15.

Dans l’immédiat après-guerre, les grèves dures n’ont ponctuellement pas de prise sur la direction et se soldent par des séries de licenciements collectifs (1949), conduisant le syndicat CGT à végéter jusqu’en 1963. Renaissant à cette date avec une grande vigueur, celui-ci réunit 120 adhérents sur 180 salariés. Suivant dès lors tous les mots d’ordre de la Fédération CGT des industries chimiques, la section de Paulilles intervient en particulier dans les questions liées aux salaires et aux conditions de travail. Le responsable de cette puissante section locale deviendra ultérieurement secrétaire de l’union syndicale départementale16.

En cette période de Reconstruction, les conditions de travail apparaissent éprouvantes. Une véritable culture d’entreprise perdure dans la connaissance et la mémoire, physique et tactile, de la fabrication de la dynamite17. La modernisation technique a cependant augmenté, en toute connaissance de cause, la dangerosité du travail. En témoigne la dernière explosion mortelle de 1958 dont l’ensemble du personnel conserve le souvenir. Il s’agit de la dixième explosion jugée importante depuis 1877, et recensée ultérieurement par la SNPE. Celles de 1918, 1934 et 1958 ont été mortelles. Elles sont encore suivies, de 1960 à 1971, par cinq incendies ou explosions18, attestant de la difficulté d’une véritable prévention, tout en soudant l’esprit communautaire.

A compter des années 1970, l’action syndicale porte également sur la reconnaissance des maladies professionnelles. Se pose en effet la question du sevrage parmi le personnel affecté à la fabrication du nitroglycéroglycol. En période de repos, la privation de ce produit est en effet responsable de morts subites chez un personnel encore jeune, et cette situation se révèle notamment sensible après le passage aux 40 heures de travail hebdomadaire. La reconnaissance de cette maladie professionnelle interviendra finalement en 198119.

IV - Déclin et fermeture de Paulilles (1972-1984)

Si l’on se réfère à certains témoignages oraux, la fermeture de l’usine apparaît, du moins dans le discours de la direction, comme un processus inéluctable motivé par la dangerosité de la production. Plus réellement, le processus de concentration des intérêts qui se poursuit au cours de la dernière décennie de fonctionnement, atteste d’une modification des objectifs des groupes financiers, responsables des destinées de l’entreprise.

La Société Centrale de dynamite, qui conserve un capital majoritaire dans Nobel-Bozel et dans plusieurs autres sociétés de dynamite en Europe, est ainsi également devenue majoritaire dans la Société Française des Glycérines, au capital de 724 millions de francs (usines à Marseille et Vauciennes). Sa décision a été motivée par ses besoins en glycérine, matière première essentielle. Cette société est elle-même majoritaire dans la Société Industrielle pour la Fabrication des Antibiotiques (S.I.F.A.) au capital de 850 millions20. Cette prise de capital entraîne ainsi une bipolarité des centres d’intérêt entre les explosifs et leurs dérivés pharmaceutiques.

Dans le même temps, le groupe Nobel Bozel, qui s’était investi dans l’industrie chimique, effectue pour sa part un recentrage sur ses activités liées aux explosifs. Au sein du groupe est alors constituée en août 1972 la Société Nobel Explosifs, devenue quelques jours plus tard Nobel PRB Explosifs, le groupe belge PRB y détenant 40% des parts21. Les années suivantes se caractérisent toutefois par une phase de concurrence accrue avec les autres dynamitiers français, regroupés avec la SNPE dans le groupement dit GIE France Explosifs. Parallèlement, dans un cadre de crise économique, se produit une lente récession des principaux marchés d’explosifs industriels, associée à une baisse progressive des ventes de dynamite. A cette dernière se substituent alors des produits nouveaux de type « gel » dont la société a acquis une licence et par ailleurs dès les années 1970, une nouvelle activité, celle de placage des métaux par explosifs, a été implantée à Paulilles, selon un procédé acquis auprès de la société américaine Du Pont de Nemours22. En dépit de cette activité innovante, en 1977, le nouveau président du groupe reçoit la mission de céder les participations de Nobel PRB Explosifs. En 1980, la SNPE devient l’actionnaire majoritaire de la société, programmant dès cette année la fermeture du site.

Cette fermeture intervient en mars 1984, exception momentanément faite des ateliers de placage et de mécanique, ce dernier étant conservé pour des besoins techniques. L’usine compte alors environ 120 ouvriers et un reclassement est proposé au personnel. Sur les 120 ouvriers, une dizaine accepte le reclassement, impliquant une mutation géographique vers le site de Marseille. Seuls quelques agents de maîtrise et le directeur partent vers Ablon, usine à terme soufflée par une explosion. Une cinquantaine d’ouvriers sont mis en préretraite à compter de 56 ans. Une soixantaine d’ouvriers font ainsi partie des licenciements purs23. L’activité de placage est dès lors transférée à Rivesaltes (Pyrénées-Orientales) prolongeant désormais de manière indirecte mais avec éclat la mémoire industrielle de Paulilles.

V – Les grandes étapes de l’évolution du site de Paulilles

1. Chronologie des dynamiteries


Vue générale des fabriques d’acide sulfurique et chlorhydrique (Col. E.Praca)

De 1870 à 1984, l’exploitation prolongée du site méditerranéen a conduit à une extension de son patrimoine industriel24, schématiquement composé de six ensembles spécifiques: dynamiterie et ateliers de l’anse de Paulilles (1870-1987), dynamiterie du cap de l’anse de Paulilles (1877-1984), fabrique de balistite du cap Bernadi (1916-1918), dépôts de produits finis du cap de l’Ullestrell (1881-1984), autres fabriques de produits chimiques (1876-1987), hangars et habitat (vers 1880-vers 1980).

De novembre 1870 à janvier 1871, dans l’anse de Paulilles, les travaux de terrassement et de construction de la première fabrique ont été menés par Sarlat et Rougier, entrepreneurs en chemins de fer25. Construite à la hâte à proximité du premier lit de la rivière de Cosprons26, dans un site alimenté en eau douce, elle quitte ensuite le cours du Cosprons le long duquel elle était établie, pour une situation en front de mer au cœur de la plage de Paulilles, mais relativement proche de l’emplacement originel. Complexifié jusqu’en 1890 ce nouvel emplacement est finalement désaffecté et transformé en dépôt de détonateurs, d’amorces et de balistite en 191627.

Installée au sud en surélévation sur un cap rocheux, une seconde dynamiterie est ensuite autorisée par décret présidentiel du 12 mai 187728. Ses principaux ateliers, organisés de manière concentrique sur le pourtour du cap, sont liés à la production de dynamites gomme puis pulvérulente. Leur multiplication comble progressivement les espaces vides au centre du promontoire. Au XXe siècle, plusieurs modifications apportées à cet ensemble aboutissent à un remaniement complet de la fabrication et de l’encartouchage. En 1924, les dispositifs antidéflagrants sont d’abord renforcés, lors de la mécanisation du pétrissage de la dynamite, par l’instauration de tunnels coudés à angle droit afin de réduire les effets de souffle en cas d’explosion, et celle d’abris bétonnés. L’augmentation du nombre de cartoucheries, provisoire durant la première Guerre mondiale, aboutit par ailleurs dans les années 1930 à une saturation du site29, dont l’explosion mortelle de 1958 apparaît comme l’un des corollaires possibles. Le tandem cartoucheries-ateliers d’emballage -enfilades de cartoucheries avec ateliers d’emballage à l’extrémité- est alors remplacé par un système prônant l’alternance de ces ateliers30. Enfin, dans les années 1960, l’automatisation totale de la production renvoie définitivement les ouvriers chargés de la mise en marche hors des zones les plus exposées. Dans la longue durée, cette seconde dynamiterie bénéficie donc de la modernisation technique la plus importante. Cependant, de mémoire orale, les effets psychologiques de ces mesures sont inverses au sentiment de sécurité recherché, l’ouvrier ignorant désormais ce qui se passe derrière les portes fermées.

Le troisième ensemble patrimonial consiste en une fabrique de poudre balistite construite sur le cap Bernadi au nord de l’anse de Paulilles. Autorisée par décrets du 30 mars 1916, cette fabrique fonctionne uniquement durant la période de guerre. Sa particularité réside en la présence d’un atelier de laminage des explosifs dont les bandes de pâte sont ensuite réduites en grains destinés au chargement d’obus. Aux deux caps enserrant l’anse de Paulilles, s’ajoute enfin, à l’extrême sud du site industriel, le cap Ullestrell, servant de dépôt des d’explosifs prêts à la commercialisation. A ses origines, ce lieu écarté assume une fonction militaire de défense maritime. Résultant d’un bail passé en 1881 entre la Société Générale pour la Fabrication de la dynamite et l’Intendance militaire31, son occupation, de type alvéolaire, connaît sa plus grande extension jusqu’aux années 1920 : en 1919, une capsulerie peut y accueillir un million de détonateurs.

L’individualisation et l’espacement de ces grands ensembles, sentinelles nichées dans l’anse de Paulilles ou perchées sur des caps rocheux, répondent d’abord à un souci de réduction des risques pyrotechniques. Ancré à la mer par un débarcadère en bois autorisé le 25 mars 1876, le site industriel s’étend pourtant également à l’intérieur des terres, traversant la route nationale conduisant à l’Espagne et rejoignant la voie ferrée parallèle à la route32. Dans cette enclave, de 1876 à 1916, se greffent alors cinq fabriques supplémentaires de produits chimiques, reliées à un embranchement ferré particulier.

Destinées à réduire les coûts de production, les fabriques d’acide nitrique et sulfurique, construites en 1876 et 1880, constituent les unités de base de la chaîne de fabrication33. Ces acides entrent en effet dans la composition de la nitroglycérine, elle-même préalable à la fabrication de dynamite. Dans les années 1880 sont ensuite implantées une fabrique d’engrais chimiques, annexée à la fabrique d’acide sulfurique, et une fabrique d’acide chlorhydrique. Composés excédentaires de la nitroglycérine, les dérivés soufrés et nitrés sont dès lors destinés au marché viticole et agricole34.  En 1916 pour les besoins de la guerre, la fabrique d’acide sulfurique de Paulilles est pour sa part transformée en usine d’oleum, forme concentrée de cet acide35.

2. Hangars et habitat

Hangars et habitat. A noter, l’existence concomitante d’un bâti en bois et en maçonnerie
(Col. Escoubeyrou – Cons. du Littoral)

Si ces espaces sont clairement identifiés, certains d’entre eux témoignent d’une complexification du bâti. Après son transfert, l’emplacement de la première dynamiterie constitue ainsi le point d’ancrage de bâtiments annexes : magasins, ateliers de réparation, locaux utilitaires tels que bascule et four à griller. L’intérêt de cet espace, dont certains vestiges sont encore visibles, réside également en la présence d’un premier habitat: maison du directeur (vers 1876), casernes ouvrières et réfectoires (1877), maisons de contremaîtres construites par travées (1880), maisons d’employés, logements ouvriers et « maisons » originelles (1882-1884), local à vapeur et cheminée (1883). Deux châteaux d’eau augmentés de plusieurs puits desservent l’usine et l’habitat36. Aux origines et malgré des projets d’éloignement, cet habitat côtoie donc l’espace de production, telle que l’illustre la maison du comptable, établie en front de mer dans l’anse de Paulilles, près de la fabrique de dynamite37.

De fait, rapidement, le site de Paulilles apparaît fortement anthropisé. Si les décrets d’autorisation fixent des quotas de personnel dans les ateliers à risques, le volume de main- d’oeuvre est laissé libre dans les autres activités. Celle-ci, comprenant plusieurs dizaines de personnes dès les années 1870, culmine aux environs d’un millier de personnes lors de la première Guerre mondiale. Son développement, fluctuant au gré des demandes de production, est dès lors à l’origine de la construction d’une zone d’habitat temporaire, composée de hangars en bois servant de dortoirs et d’ateliers38, intermédiaire entre la zone des fabriques d’acides et une nouvelle zone d’habitat fixe implantée entre la route nationale et le chemin de fer.

Il existe en définitive sur le site de Paulilles deux sortes d’habitat, l’un destiné à la main-d’œuvre de passage, l’autre fixe traduisant, depuis les origines, l’effort paternaliste de la société. Cet habitat fixe reproduit le statut professionnel de ses occupants : maisons des cadres et ingénieurs, des contremaîtres et techniciens, des ouvriers. Le lien social est assuré par l’existence d’une école et d’une coopérative. En définitive, par la présence de cet habitat et par l’organisation de services, se développe à Paulilles, à l’écart des dynamiteries mais près des usines d’acides et de la voie ferrée, un véritable « village industriel » dont l’évolution et le déclin sont étroitement liées aux industries qui l’ont créé.

3. Un paysage industriel caractéristique

Plan des bâtiments annexes de l’usine de dynamite. En bleu, les contreforts de protection (ADPO – 1877)

Si l’habitat collectif -casernes ouvrières de Paulilles- reflète l’occupation industrielle, l’habitat individuel -maisons du directeur ou du comptable- avec écuries, étables, poulaillers, cultures et jardins, prolonge le caractère rural du site. Celui-ci est dès le XIXe siècle partiellement viticole : la société Nobel y pratique la récolte du raisin avant de louer en 1877 ses propriétés aux ouvriers et employés de la fabrique, ou à des vignerons. L’industrialisation du site de Paulilles a toutefois entraîné une modification profonde de l’environnement : rapidement, la zone industrielle se distingue en effet par la formation volontaire d’un couvert végétal boisé, dont la végétation, précieuse en milieu méditerranéen, a d’abord pour objet d’atténuer les effets de souffle en cas d’explosion.

Toute l’organisation du bâti industriel repose en effet sur une mise en défense du site et apparaît intimement liée au processus de fabrication de la dynamite. Celui-ci exige d’abord un double mode opératoire : manipulation chimique pour la fabrication de nitroglycérine, manipulation « physique » -pétrissage- pour la fabrication de dynamite. Le patrimoine se distingue dès lors par une succession de bâtiments séparés les uns des autres mais ayant chacun un lien fonctionnel entre eux : fabrique de nitroglycérine, fabrique de dynamite et cartoucheries. Chacune des étapes nécessite en outre une subdivision des constructions en ateliers séparés, ayant chacun sa destination et son personnel particuliers. Le circuit de production de l’éperon de Paulilles débute ainsi aux dépôts de matières premières à l’entrée du cap, se poursuit avec la fabrication de nitroglycérine au sein de plusieurs ateliers particuliers, puis par les ateliers de pétrissage de la dynamite. La matière transite par les voies arborées ponctuées d’abris vers les cartoucheries puis les locaux d’emballage, avant de rejoindre le cap de l’Ullestrell.

Le fractionnement des opérations en séries d’ateliers indépendants a également pour but de circonscrire les effets des accidents. A cet effet, les constructions sont réalisées en matériaux légers, c’est-à-dire en planches et solives, constituant également une spécificité de cette industrie à risques. Dès 1876, il est précisé que les ateliers de Paulilles doivent être construits en matériaux légers. De même, les toitures doivent être « aussi légères que possible » et peintes en blanc de façon à réduire au maximum, durant les fortes chaleurs, l'intensité des rayons du soleil. A ces règles du bâti appliquées au long des XIXe et XXe siècles, s’ajoutent des détails supplémentaires, inverses des habitudes quotidiennes : installation externe de l’électricité, éclairant les ateliers par transparence, ouverture des fenêtres vers l’extérieur, usage de la vapeur en lieu et place du chauffage direct, sciure de bois sur les sols et lavage quotidien à grande eau afin d’enlever toute trace de résidus de fabrication.

Toutefois, les réalisations les plus visibles et les plus spectaculaires se situent à l’extérieur de ces « bâtiments de plume ». Contrastant avec cette légèreté du bâti, les ateliers sont en effet ceints de solides élévations de terre et de sable, afin d’éviter une propagation latérale des ondes de choc. Ces enceintes constituent la marque la plus distinctive de l’industrie des explosifs: ainsi à Avigliana (Italie), à Isleten (Suisse) ou encore à l'usine de Cugny (France) vers 1885. Un commentaire relatif à l'usine d'Avigliana indique en 1886 : « A gauche s'élève, en contre-bas du niveau du terrain, la fabrique de nitroglycérine, entourée, comme les cartoucheries (...), de solides cavaliers protecteurs en bourrées et terre végétale, destinés à localiser le désastre en amortissant le choc des gaz de l'explosion, lors d'un sinistre possible ».

Dès l’origine, le site de Paulilles s’initie à cette physionomie particulière. Le complexe industriel se compose de trois bâtiments : fabrique de nitroglycérine, fabrique de dynamite et cartoucherie, « lesquels bâtiments sont enveloppés de cavaliers en terre et terrassements ». Isolés du voisinage, les ateliers le sont également les uns des autres « par des levées en terre (...) atteignant le niveau supérieur de la toiture ». En 1878, les nouveaux groupes de bâtiments construits sur le promontoire de Paulilles sont également ceints d’une levée de terre et de sable atteignant 10 à 12 mètres d’épaisseur, sur une hauteur variant de 3 mètres pour les cartoucheries à 6,5 mètres pour les groupes de production39. Les séparations supplémentaires des bâtiments entre eux mesurent de 7 à 11 mètres d’épaisseur et de 3,5 à 6,5 mètres de hauteur. Les dépôts de produits finis sont conçus sur le même modèle.

La dernière reconstruction suivant l’explosion de 1958 renouvelle en les modernisant, ces précautions : briques creuses, fibro-ciment, éverite, isorel et contreplaqué constituent les matériaux des constructions légères. Les murs de soutènement des nouveaux merlons, complantés d’arbres, sont pour leur part reconstruits en béton armé, les fondations d’accès des tunnels en béton de ciment et les abris-relais en dalles de béton armé. En 1984, la cessation d’activité de Paulilles a été suivie d’opérations de décontamination nécessaire et volontaire du site, à laquelle s’est ajoutée une dégradation prononcée de ce bâti exceptionnel. Toutefois, les vestiges bétonnés de Paulilles constituent désormais l’un de ses éléments patrimoniaux les plus spectaculaires, mais aussi les plus parfaitement évocateurs de la mémoire ouvrière et des dangers pyrotechniques liés à la fabrication de dynamite.

Conclusion

La dynamiterie de Paulilles établie dans l’anse du même nom connaît une extension nord-sud se traduisant par l’occupation industrielle de divers caps rocheux situés à ses abords. Limité par la mer, le site se dilate également vers l’ouest jusqu’à la voie ferrée, où sur un embranchement particulier, l’entreprise intègre des fabriques de produits chimiques destinés à la fabrication de nitroglycérine. L’habitat originel établi aux abords de la première dynamiterie se déplace de même vers l’ouest, sous forme de casernes ouvrières et de bureaux, édifiés de part et d’autre de la route nationale. Comblant l’espace entre les fabriques de produits chimiques et l’habitat fixe, dortoirs et hangars temporaires en bois attestent en outre de l’emploi d’une main-d’œuvre précaire et fluctuante. Pour sa part, l’habitat originel de l’anse de Paulilles est en majeure partie remplacé par des ateliers de maintenance, auxquels s’ajoute enfin une série de vastes hangars, édifiés symétriquement sur le reliquat d’espace boisé et disponible.

Au cours de la période de 1870 à 1984, le complexe industriel fait donc l’objet de plusieurs remaniements, liés à l’évolution des techniques de production et des besoins des marchés. Mais plus spécifiquement, il s’agit d’un site industriel pionnier, l’usine de Paulilles étant la première usine de dynamite créée en France en 1870. La production de Paulilles appartient en outre à un secteur d’activité rare, celui de l’industrie chimique des explosifs. L’exploitation de la dynamite donne dès lors lieu à un patrimoine industriel « extra-ordinaire », en raison des procédés spécifiques de fabrication. L’organisation constante de défense contre les risques démontre, si besoin était, qu’il s’agit d’une industrie à risques majeurs, dont l’importante histoire sociale apparaît encore visible dans les stigmates portés par certains « anciens », membres du personnel.

Acquise en 1998 par le Conservatoire de l’Espace littoral et des Rivages lacustres, la terre de Paulilles fait actuellement l’objet de nouveaux enjeux, se traduisant par la nécessité d’une double préservation de la mémoire ouvrière et de la splendeur végétale et maritime de cet espace méridional. Gageons que le Conservatoire du Littoral et le Conseil Général des Pyrénées-Orientales, maîtres d’œuvre et d’ouvrage du site, sauront accorder à l’anse de Paulilles tout l’avenir qui lui convient, afin que désormais classe ouvrière, visiteurs, touristes et baigneurs réunis, puissent y trouver chacun, leur part de légitime paradis.

Edwige PRACA*

Bibliographie

E. Praca, « L’enfer au paradis. Histoire et patrimoine de l’usine de dynamite de Paulilles 1870-1984 » in L’histoire et le patrimoine de la société industrielle en Languedoc-Roussillon-Catalogne, actes du colloque international du Crhism, Perpignan-Paulilles, novembre 2003, Presses Universitaires de Perpignan, 2007, p. 217-244

Pour en savoir plus

Cliquer sur
Les chemins de Paulilles
Les productions du site de Paulilles 1876-1986
« Sous la tonnelle. Lettres de Paulilles en 1909 »

* Historienne, chercheur associée au CRHiSM, déléguée auprès du Conservatoire du Littoral de la région Languedoc-Roussillon, vice-présidente de l’APHPO
1 ADPO, 135J7/6, 310 ouvriers en 1920.
2 Explosifs cheddites, chloratés et nitratés.
3 ADPO 8S165. Appareils avec dynamo générant de l’électricité et permettant l’allumage d’amorces.
4 ADPO 5M54, compte-rendu des travaux du Conseil départemental d’hygiène, PV des séances de 1924, Perpignan, 1925. A cette époque, celle-ci est néanmoins encore préparée au pétrissage à bras ; la mécanisation termine le mélange.
5 ADPO 8S165.
6 Nombreuses mentions in LARRIEU Jean, Vichy, l’Occupation Nazie et la Résistance Catalane, t. 1, Chronologie des années noires, C.R.E.C. université de Perpignan, revue Terra Nostre n°89-90, 1994.
7 Sur la mécanisation et l’automatisation : E. PRACA, Les procédés de fabrication de la dynamite, Perpignan, 2002 et Les différentes étapes du développement du site de Paulilles, Perpignan, 2003.
8 Sources orales.
9 BERGENGREN op.cit. p.102, HUEBER op.cit. p.5. En 1927, la Société Nobel Française possède alors six usines : 2 dynamiteries à Ablon et Paulilles, 1 usine de nitrocellulose à la Rivière St-Sauveur, 3 usines de celluloïd à Villenateuse, Stains et Chauffy.
10 BERGENGREN et HUEBER op.cit. Après guerre, Jacques Leroux devient président de Nobel Française. Félix Variot dirige l’usine de Paulilles et Paul Perrot prend la direction des deux usines normandes d’Ablon et de la Rivière.
11 BERGENGREN p.103. Séparation avec l’affaire anglaise Imperial Chemical Industries Ltd, pour une participation considérable dans les sociétés Duco (3 grandes usines de peintures et vernis au capital de 796 millions) et Isorel (3 usines de plaques de fibres de bois au capital de 819 millions).
12 BERGENGREN p.103 et HUEBER p.7. Décision de Robert Gachet assurant en 1956 la présidence de Nobel Française.
13 Part d'activité des 5 branches et principaux sites: grande Industrie chimique et matières plastiques : 43% (Cuise-la Motte près de Compiègne) ; explosifs : 28% (Ablon, Paulilles) ; électro-métallurgie : 23% (2 usines en Savoie) ; traitements de surface par électrolyse : 3,5% (Paris, Lyon, Toulouse). Marais salants d'Arzew (Oran) : "héritage du passé".
14 D’après MOLLIER Jean-Yves, Le scandale de Panama, Paris, 1991, p.326-327 et 363.
15 Sources orales et ADPO 86W26, répertoire des syndicats années 1940.
16 Il s’agit de Georges MALE, machiniste à la dynamiterie à compter de 1962, que nous remercions pour son témoignage.
17 Sources orales.
18 Sources SNPE, op.cit.
19 Témoignages Georges MALE et personnel ouvrier.
20 BERGENGREN op.cit. p.103.
21 Fin 1972, Nobel PRB Explosifs développe un chiffre d’affaires de 51 millions de francs et comprend 520 personnes. Son activité est la suivante : deux dynamiteries à Ablon et Paulilles fabriquant 9500 tonnes de dynamite, une nouvelle activité dans le placage par explosif à Paulilles, une usine d’encartouchage de nitratés et de fabrication de nitrate-fioul, une usine de nitrocellulose à La Rivière St Sauveur, une participation devenue majoritaire aux Ets Rey Frères avec fabrication de détonateurs, de mèches de mineur, de cordeaux détonants et une diversification dans le domaine de la chasse.
22 E. PRACA, Les productions du site de Paulilles, Perpignan, 2005, p.13-15 et annexes. Le placage des métaux par explosifs, offrant la possibilité d’assembler des métaux initialement incompatibles, produit entre eux une liaison ondulée accroissant leur résistance à la traction mécanique. Les métaux plaqués sont dès lors utilisés dans la grande industrie de chaudronnerie, marine ou nucléaire.
23 Sources orales M. MALE.
24 Bibliographie : Etude des dangers de l’établissement désaffecté, par la SNPE, du 16-10-1987, en particulier plans annexes. Recensement des bâtiments et ouvrages du site de Paulilles, conduit en août 2000 par M.M. BARTHE, de la D.D.E. de Perpignan, WIENIN, de la D.R.A.C. Languedoc-Roussillon et PIERROT, ancien chef du S.D.A.P. 66. Egalement plan ADPO 1894 et plan Arnovielle de l’anse de Paulilles n°2186 du 11-2-1971. Basée sur la recherche archivistique, l’étude actuelle réactualise la question.
25 L’installation de l’usine de dynamite de Paulilles est autorisée localement par arrêté préfectoral du 27 janvier 1871. Le constructeur de chemins de fer Rougier parait être un ascendant de l’ingénieur Albert Rougier, entrepreneur de travaux publics d’origine lyonnaise, fondateur en 1906 de la Société Auxiliaire des Chemins de fer miniers des Pyrénées-Orientales.
26 Plan in ADPO, 8S167. Parcelles 464 et 465. Schéma de décembre 1870. L’usine primitive comprend deux ensembles: l’un composé du local du gardien et des ateliers de transformation (atelier de nitroglycérine, de dynamite et cartoucheries) et l’autre des bureaux, laboratoire, puits et réservoir.
27 SNPE : en 1882, en raison de deux accidents très graves survenus depuis 1876, les deux grandes cartoucheries initiales sont remplacées par de petites baraques situées à 25 mètres des premières.
28 ADPO, J.O. du 15 mai 1877.
29 25 ateliers d’encartouchage à cette période.
30 Il s’agit d’un retour au modèle primitif de 1870, abandonné dans les années 1880 : la vingtaine de petites cartoucheries est remplacée par trois cartoucheries de plus grandes dimensions. La taille des ateliers d’emballage est pour sa part réduite.
31 Vers 1879-1880, la batterie protégeant l’anse de Paulilles est progressivement abandonnée au profit du cap Béarn, et son déclassement projeté après l’achèvement du nouveau fort. C’est dans ce contexte que le ministère de la Guerre autorise le 3 avril 1879 une première location de la batterie à la société de Paulilles, qui y installe un dépôt de dynamite.
32 PRACA Edwige, cf. Les trafics commerciaux. Usine de dynamite de Paulilles, Pyrénées-Orientales, 2004.
33 AG et CA de la Société générale et ADPO, arrêté préfectoral du 6-12-1880. S’y ajoute une fabrique de glycérine, non datée, visible sur les cartes postales du début du XXe s.
34 Les fabriques de Paulilles et Prades dans les Pyrénées-Orientales, La Nouvelle et Quillan dans l’Aude quadrillent ainsi l’espace rural : usine de poudre sulfostéatite cuprique du baron De Chefdebien à Prades, Ets Marty et Parazols à La Nouvelle, Kulhmann à Quillan.
35 Chimie et Industrie, 1914-1924. Dix ans d’efforts scientifiques, industriels et coloniaux, 1926, p.1321 et 1341. Paulilles est aménagée pour une production de 6 tonnes de balistite par jour, à laquelle s’ajoute une production accélérée à 150 tonnes par mois d’oléum.
36 A.D.P.O. 1026W146, bâti 1883-1914, avec dates antérieures d’achèvement des travaux. Un château d’eau en maçonnerie de schiste encore visible, dont la couverture en bois a disparu.
37 Plan ADPO de 1894. L’entreprise énonce pourtant sa volonté de faire reculer les parties habitables à compter de 1879. Une triple lecture de cet espace peut actuellement être effectuée, comportant de rares vestiges de la dynamiterie de 1890, des annexes remaniées, des bâtiments contemporains.
38 Collection iconographique de Mme Corriu-Malé, que nous remercions ici. Ces longs hangars en bois préfigurent ceux construits « en dur » à l’entrée de l’anse de Paulilles, renfermant divers ateliers tels une caoutchouterie temporaire.
39 Fabrique et atelier de lavage de nitroglycérine, dynamiterie.

 
 
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