Château d’Aubiry
Un trésor d’aquarelles

Fidèle à ses principes de préservation du patrimoine, l’Association pour la Promotion de l’Histoire dans les Pyrénées-Orientales -APHPO- vient de se rendre acquéreur d’une quinzaine d’aquarelles, se rapportant au château d’Aubiry et datées de 1903. Situé près de la ville de Céret, le château appartenait alors à Justin Bardou-Job, de la dynastie des fabricants de papier à cigarettes JOB. Dans quelles circonstances ont été peintes ces aquarelles et quels en sont les sujets ?


Projet de façade du château d’Aubiry, avec un nombre de fenêtres supérieur à celui de la construction finale.

Les châteaux de l’industrie

C’est au boulanger Jean Bardou, qui devint ensuite dessinateur et fabricant de papiers de fantaisie, que l’on doit en 1849 le dépôt de marque du papier à cigarettes JOB. Cette fabrication de petits formats, à la commercialisation et à la diffusion rapides, fut à l’origine d’un formidable essor industriel et de la fortune fulgurante de la famille. Encore jeune, Pierre Bardou-Job, fils du précédent, se faisait représenter peint en buste, ainsi que son épouse, Léonie Amiel, fille d’un confiseur perpignanais. Rien de comparable encore avec le portrait en pied du patriarche, peint en pleine maturité et le représentant debout avec tous les atours du bourgeois conquérant : canne, bijoux, résumant à eux seuls la réussite sociale et financière du personnage. Ce portrait est aujourd’hui conservé au Musée Rigaud de Perpignan.

De l’apparence à l’apparat, il n’y eut qu’un pas : les véritables symboles matériels de la toute puissance industrielle de la dynastie furent les trois châteaux construits avec la fortune de Pierre Bardou-Job, après son décès en 1892. A Perpignan, le château et le parc Ducup furent dévolus à la lignée des Ducup de Saint Paul, à laquelle avait été unie par mariage la fille aînée de Pierre Bardou-Job. Dominant la plaine d’Argelès-sur-Mer, le château de Valmy fut édifié non loin de Port-Vendres où les Pams, également alliés de la famille, avaient leur fief politique et surtout économique, en y pratiquant le grand négoce maritime. Le château d’Aubiry fut celui de Justin Bardou-Job, l’héritier mâle de la famille, qui en fit le pendant majestueux de son hôtel particulier, situé rue Saint Sauveur à Perpignan.

Meuble monumental destiné au bureau-fumoir

Le château d’Aubiry

C’est donc à l’entrée de Céret, à peu de distance de cette sous-préfecture, que fut édifié le château d’Aubiry, objet de tous les soins de Justin Bardou-Job, troisième du nom. Desservi par la voie ferrée de Perpignan à Céret, élevé à flanc de colline pour jouir d’un superbe panorama, exposé au sud et abrité de la tramontane, le château fut conçu à la fin du XIXe siècle par l’architecte Dorph Vigo Petersen. La façade elle-même fut l’objet de diverses interprétations, présentant notamment une variation du nombre de fenêtres. Il fut décidé que la construction reposerait sur un socle en marbre, matériau dont il faut souligner l’omniprésence : vestibule, hall de la cage d’escalier, balustres, fûts de colonnes, chapiteaux, socles et mains-courantes furent également construits en marbre.

Il fallut ensuite meubler le château. Comment adapter le mobilier à cette construction monumentale, comment établir une équivalence, ne serait-ce que de luxe et d’ajustement, entre le projet d’ameublement et le faste de la construction extérieure ? Comment restituer la sensibilité des propriétaires à l’égard de toutes les formes d’art ? Ce goût pour l’art était, rappelons-le, un héritage familial remontant à Jean Bardou, pionnier du papier Job, qui avait été autrefois dessinateur. C’est donc en faisant appel à des dessins de mobilier, confiés à des professionnels, que Justin Bardou-Job voulut se donner une idée de l’ameublement du château d’Aubiry. La commande des projets de mobilier fut passée auprès de maîtres ébénistes parisiens, qui rendirent leurs projets de travaux en 1903. Les aquarelles acquises portent en effet la signature de maîtres ébénistes, à Paris, et la date de leur réalisation.

Combien d’aquarelles furent commandées à l’origine ? Une vingtaine d’œuvres sont à ce jour dénombrées, mais ce nombre semble minimal eu égard aux trois étages du château. Toutefois les aquarelles préservées, s’élevant à plus d’une quinzaine, permettent de pénétrer au cœur des arts décoratifs de ce début du XXe siècle et en l’occurrence au cœur du château d’Aubiry, alors en voie d’ameublement.

Chaises style Empire, avec et sans accoudoir, pour la bibliothèque.

Les projets de mobilier

L’impression d’ensemble donnée par ces tableaux est celle d’un véritable éclectisme : au hasard des planches apparaissent en effet la monumentalité d’une porte de salle à manger, le style Empire d’un meuble de bibliothèque, le style Renaissance des meubles du fumoir. Mais cette impression première disparaît lorsque l’on comprend que chacun des styles a été attribué à l’une des pièces du château. Les aquarelles présentent en effet, suivant une rare homogénéité, les projets de mobilier destiné au rez-de-chaussée de la demeure : billard, salle à manger, véranda, bibliothèque et bureau-fumoir du maître de maison. A la bibliothèque correspond le style Empire, au bureau-fumoir le style Renaissance, au billard le style Art Nouveau…

Dès lors qu’est perçue cette classification, éclate au grand jour le talent du dessinateur, au coup de crayon précis, au style incisif, coloriste expérimenté, témoignant d’une maîtrise incontestable de son ouvrage. A la diversité des meubles proposés correspond en effet la diversité des rendus, la variété des tons, la légèreté ou l’accentuation du trait et de la peinture. Expression de la fortune de leur commanditaire, les aquarelles du mobilier d’Aubiry s’avèrent de véritables œuvres d’art par le soin apporté à leur exécution. Marquant une étape dans le processus de personnalisation de ce lieu de prestige, elles reflètent, par leur thème, leur monumentalité ou leur mise en scène, les goûts artistiques de la très grande bourgeoisie industrielle des Pyrénées-Orientales.

C’est donc avec un infini plaisir que ces tableaux sont désormais sauvegardés et qu’un appel est lancé à tous, partenaires financiers, mécènes et institutionnels, pour la préparation d’une exposition au début de l’année 2008, si possible dans le canton de Céret. L’APHPO désire en effet valoriser ce trésor inédit et se propose, comme à l’accoutumée, de faire de cette manifestation la clé visuelle pour une meilleure compréhension du patrimoine roussillonnais. Rappelons enfin que le château d’Aubiry est inscrit au titre des Monuments historiques depuis janvier 2006. Tout contact peut donc être pris auprès de l’association, avec le vœu que ce projet d’exposition s’élève à la hauteur de ce patrimoine inespéré, aussi rare que d’excellente qualité.

E. PRACA

Article paru dans
La Semaine du Roussillon
du 01-11-2007

Bibliographie sélective

Cf. site internet APHPO
Cliquez sur « La Vie de château en Roussillon »

 
 
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